Paul Le Derff est docteur en science politique. Il a enquêté sur 360 interventions policières mortelles, qui ont fait 393 victimes entre 1990 et 2016. Sa thèse a été soutenue en février 2023. Elle s’intitule : « Faire voir, faire parler, faire taire. La publicisation des faits policiers mortels en France ».
Nous avons terminé le précédent volet de cet entretien sur le rôle de la justice. Pouvez-vous revenir à présent sur le rôle des médias ? Comment les journalistes se positionnent-ils sur les affaires d’homicides policiers ?
P. Le Derff : Du côté des journalistes, il y a généralement peu d’intérêt à s’investir sur ce type de faits. Très peu d’entre eux suivent une enquête sur le long terme, et très peu ont traité plusieurs affaires. Sur 601 journalistes recensés qui ont écrit sur les 19 homicides policiers les plus médiatisés, près de la moitié d’entre eux (48,9 %) n’ont écrit qu’un seul article. Seuls 14,1 % d’entre eux sont « prolifiques », c’est-à-dire ont écrit, soit au moins dix articles, soit au moins cinq articles liés à au moins trois affaires différentes.
C’est plutôt logique. Il y a statistiquement trop peu d’homicides policiers pour motiver une spécialisation sur ce thème. Et d’un point de vue journalistique, ce sont aussi des récits sur lesquels il est très dur d’enquêter, faute de preuves. Il n’est pas possible de s’appuyer sur le récit de la victime, comme c’est le cas dans des affaires de violences policières qui concernent des blessures ou des abus.
« Les journalistes police/justice qui travaillent quotidiennement auprès et avec ces institutions sont peu enclins à se distancier de leurs sources habituelles »
Cela étant dit, je pense aussi que ça ne les intéresse généralement pas trop. Les journalistes police/justice qui travaillent quotidiennement auprès et avec ces institutions sont peu enclins à se distancier de leurs sources policières habituelles. Et puis il ne s’agit pas de « grandes » enquêtes policières ou judiciaires, qui vont rarement jusqu’au procès d’ailleurs, qui pourraient susciter le même engouement journalistique que le grand banditisme ou les autres récits criminels.
Il y a quand même des journalistes engagés sur ces questions…
Un bon exemple récent, c’est la mort de Merter Keskin en 2021. Caurentin Courtois, Fabien Leboucq et Willy Le Devin révèlent les images de sa mort au commissariat de Sélestat en 2022 pour Libération. Ça n’a pas suscité beaucoup de réactions.
Je pense que le travail des journalistes spécialisés sur ces enjeux a bien plus d’effets lorsque la controverse publique est déjà enclenchée, notamment en participant à des coups médiatiques (le plus souvent, se faire le relais des fuites du dossier judiciaire), mais c’est beaucoup plus difficile pour eux d’en être les initiateurs.
Mais alors, comment expliquer que certaines affaires font « scandale » ?
La mort d’Adama Traoré est quant à elle exceptionnelle dès le départ. C’est vraiment une des rares (voire possiblement la seule) qui a gagné en visibilité à la suite d’émeutes, celles de Beaumont-sur-Oise, avant que la couverture médiatique ne revienne sur les conditions de la mort. Ainsi, dès le début du mois d’août 2016, les articles de presse mettent en cause la communication mensongère du procureur de la République de Pontoise. Dans un deuxième temps, le comité Adama a réussi à confirmer le statut d’icône des violences policières d’Adama à la suite de la mort de George Floyd, en 2020.
Vous avez évoqué le rôle des émeutes dans la médiatisation des homicides policiers. Pouvez-vous revenir sur ce point crucial ?
D’autre part, comme le rappelle Francis Dupui-Déri dans la préface d’un livre paru en 2018, ce qu’on qualifie aujourd’hui de « violences » correspond, sauf exceptions, à de la destruction de biens matériels. Ce qui a pu être considéré auparavant comme de la non-violence. Sans chercher à minimiser ces transgressions, on reste loin de la violence des mouvements anarchistes du XIXe et XXe siècle. Les manifestations violentes ou les actions de sabotage récentes ne sont pas équivalentes, par exemple, à l’enlèvement, la séquestration et l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades Rouges en 1978 en Italie.
L’émeute, c’est un peu l’arme des gens de peu de ressources pour accéder à l’espace public (peu importe que ce soit intentionnel ou non) mais, comme je vous le disais, ce n’est pas une arme efficace. On parle plus des violences que des conditions de la mort, les émeutiers « sont parlés » plus qu’ils ne parlent : en France, il n’y a généralement pas de porte-parole ou d’organisations derrière.
Les émeutes ne produisent-elles donc rien ?
Jusqu’à récemment, à chaque fois qu’il y avait des émeutes, un ensemble de forces politiques promouvait « leurs » problèmes (problème des banlieues, problème de l’intégration, problème de l’insécurité). Non seulement, cela oblitère le débat public, mais ces discours génèrent des politiques publiques censées résoudre ces problèmes.
Sauf que les émeutes se sont accumulées depuis les années 1980. À mesure qu’il y a des émeutes, qu’il devient de plus en plus « évident » que leur élément déclencheur est l’action de la police, et qu’en parallèle les discours sur le « problème des banlieues » et les politiques de la ville s’essoufflent, ces émeutes font nombre : elles fragilisent progressivement les discours de déni et légitiment les coalitions d’acteurs qui dénoncent un problème avec la police.
Les émeutes ont-elles un impact sur la justice ?
Au-delà, je doute néanmoins que cela joue sur la manière dont est menée l’instruction judiciaire, s’il y en a une. Après, je vous parle des émeutes de manière froide et désincarnée. Je fais abstraction des coûts que cela a pour celles et ceux qui se font arrêter et finissent en comparutions immédiates. Et les émeutiers s’en prennent le plus souvent à leur propre cadre de vie, ce qui divise les habitants et les personnes mobilisées.
De manière un peu surprenante, vous semblez assez sceptique sur l’importance de la vidéo. Pourquoi ?
Généralement, quand on discute de l’importance (ou non) des images dans les dénonciations de violences policières, on fait référence aux opérations de maintien de l’ordre des grandes mobilisations récentes (Loi Travail en 2016, Gilets Jaunes, mobilisations contre la réforme des retraites, etc.). Or ce sont des contextes très particuliers : ce sont des événements généralement annoncés, avec une foule de manifestants, dont certains filment avec leurs smartphones, et une grande présence médiatique.
Le 19 août 2017, à Chalette-sur-Loing, un homme est abattu par balles alors qu’il tente de s’enfuir en voiture. Il avait auparavant menacé un passant au couteau. Les tirs policiers sont filmés par les habitants.
Le 3 janvier 2020, à Paris, Cédric Chouviat est étranglé et plaqué sur le sol lors de son interpellation. Plusieurs vidéos capturent le plaquage ventral.
Le 21 novembre 2020, à Deshaies, Claude Jean-Pierre est tué lors de son interpellation par des gendarmes. Le Média révèle des extraits de la vidéosurveillance quelques mois plus tard.
Le 12 janvier 2021, Merter Keskin meurt au commissariat de Sélestat. Plus d’un an après, Libération dévoile les images de la vidéosurveillance où l’on peut voir les policiers effectuer un plaquage ventral.
Le 7 septembre 2022, à Nice, Zied B. est abattu par un policier alors qu’il tentait de s’échapper en voiture.
Le 27 juin 2023, à Nanterre, Nahel Merzouk est tué alors qu’il tente de se soustraire à un contrôle de police. Enfin, le 28 mai 2022, à Seyssinet-Pariset, un gendarme a tué le braqueur d’une station-service. Mais la rédaction d’Actu Grenoble, qui a reçu une vidéo amateur, a volontairement coupé la partie dans laquelle on voit l’homme être tué.
Pour le second, je doute que la seule existence d’une vidéo suffise, automatiquement, à rendre plus visible des faits ou à provoquer des indignations. C’est en tout cas ce que laissent penser les destins très différents des morts de Nahel Merzouk et de Merter Keskin, alors que des images ont été rendues publiques pour chacune d’entre elles. Pour le troisième débat, je pense qu’une chercheuse comme Ulrike Lune Riboni, qui travaille sur le vidéoactivisme, serait mieux placée pour y répondre.
Quelles sont selon vous les dynamiques récentes qui pourraient fragiliser le silence et l’impunité qui entourent les homicides policiers ?
P. Le Derff : J’ai l’impression que depuis quelques années des nouvelles dynamiques ont émergé qui peuvent fragiliser la légitimité policière. J’avais tendance à penser que ça ne serait pas suffisant pour faire bousculer cette inertie, mais j’ai mis un peu d’eau dans mon vin après les mobilisations et les discussions publiques suite à la mort de Nahel Merzouk. Ça ne veut pas non plus dire que ces dynamiques vont bouleverser le rapport de force, mais leur conjonction tend à créer des brèches dans la forteresse qu’est la légitimité policière.
D’abord, on assiste à une volatilisation du « problème des banlieues » depuis les années 2010. Auparavant, dès que vous aviez des émeutes, les discours autour du problème des banlieues et de la manière dont la politique de la ville allait le résoudre étaient omniprésents. Sauf que ces discours sont arrivés en bout de course, et ils sont bien moins mobilisés par les dirigeants politiques qui semblent ne plus y croire. Ça ne veut pas dire que les formes de disqualification des banlieues ont disparu, mais le débat public n’est plus oblitéré par ce type de discussion.
En parallèle de ces évolutions dans le débat public, on assiste à des augmentations d’interventions policières mortelles spécifiques : les tirs policiers mortels contre les véhicules en mouvement d’une part, et une hausse du risque mortel lors de manifestations de l’autre. Prises conjointement, ces dynamiques contribuent à étendre le risque aux couches de la population qui n’ont habituellement pas de « problème » avec la police. Indirectement, elles peuvent entraîner une multiplication des indignations et favoriser le recrutement d’alliés, même au sein des arènes décisionnelles.
À propos de « forteresse », que dire du poids actuel des syndicats policiers majoritaires ?
P. Le Derff : Au risque de m’avancer, j’ai le sentiment que les discours et les actions des syndicats de police pourraient avoir des effets négatifs sur la légitimité policière sur le long terme. D’une part, on assiste à une évolution rhétorique lorsqu’il y a des fautes policières. Auparavant, la plupart des discours relevait de la modération : « s’il y a des fautes, elles seront sanctionnées ». Grosso modo : « les canards noirs ne représentent pas l’institution ». Or depuis quelques années, on voit de plus en plus de discours où les fautes sont tolérées, voire justifiées : « on est fatigués, les abus ça arrive, personne n’est à l’abri d’une faute ».
Quoi qu’il en soit, on reste ici sur de la spéculation. L’intérêt public autour de cet enjeu a toujours eu un aspect cyclique : à apparaître ponctuellement dans l’actualité pour disparaître tout de suite après, sans avoir eu de véritables conséquences politiques. Indéniablement, il y a des effets d’accumulation, on peut déceler de nouvelles dynamiques. Mais la légitimité policière résiste.
Propos recueillis par Rafaël Snoriguzzi.



