« Ils sont militants à leur manière »

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Temps de lecture : 7 minutes Manif du 1er mai 2021 à Lyon. Témoignage de Jorris, 28 ans, artiste.

Illustration par FD

Manif du 1er mai 2021 à Lyon. Témoignage de Jorris, 28 ans, artiste.

Ça faisait dix minutes que la marche a commencé. Il y a des gens qui sont venus nous chercher pour former le Pink bloc. Les banderoles sortent, il y avait quelqu’un qui pousse un caddy avec du son dedans. Il commençait à y avoir de plus en plus de monde. Nous, on pensait qu’on était une dizaine éparpillé.es, en fait il y avait pas mal de monde. C’était sympa.

« Ça n’a pas duré dix minutes »

La marche s’arrête. Et là, des gens de devant nous disent « arrêtez-vous, retournez les banderoles ». On comprend pas. On met les banderoles face au cortège comme si on allait faire demi-tour. Et là il y a une rangée de CRS qui nous fait face. Le reste du convoi est derrière. Le reste de la manifestation, avec les camions CGT. Du coup on se retourne pour voir qui il y avait derrière nous, en tête, et il y avait plus personne. Sauf des flics. Là ils se sont mis à nous courir dessus de part et d’autre. Et bah… on s’est éparpillé.es du coup, tous.tes, en panique, on a foncé sur les trottoirs en s’agglutinant entre les voitures qui étaient garées. Des gens sont tombé.es, les gens ont paniqué quoi. Je me suis fait bousculer comme tout le monde entre deux voitures. Je me suis retrouvé sur le trottoir où des gens attendaient que ça passe et où on avait l’air d’être plus en sécurité.

Moi je ne tenais pas la banderole, Camille tenait la banderole, on lui avait demandé de tenir la banderole puisqu’il n’y avait pas assez de monde pour la tenir. J’ai totalement perdu Camille de vue. J’ai même pas vu ce qu’il s’était passé. J’ai tellement halluciné que quand j’ai regardé la chaussée, il n’y avait plus personne, une banderole par terre que quelqu’un a essayé de récupérer. Il s’est fait jarter par un flic, pour que lui la récupère, et point. Et de là on a essayé de se retrouver les un.es les autres, j’ai essayé de retrouver Camille. Quand je l’ai retrouvée elle était avec quelqu’un qui cherchait son téléphone, qui était mouillé.e, qui avait dû tomber.

La visibilité Queer a duré une minute trente !

La marche a repris. Et on s’est dispersés dans la marche. Et on n’a pas compris pourquoi puisque la marche avait pas commencé et qu’il n’y avait pas de raison de nous charger. On avait encore rien entendu, pas de bris de verre, pas de vitrine, il n’y avait rien eu. Il n’y avait aucune raison de charger. Il y avait Britney Spears sur une enceinte, pas très forte. Personne avait fait quelque casse que ce soit. Donc c’était visé sur le Pink Blok qui venait à peine de se constituer, comme si on voulait l’empêcher de se faire. Alors, il y avait marqué « émeute » sur une banderole, je me suis dit que c’était peut-être un argument valable pour les CRS pour charger. C’était marqué Queer + émeute  =  un cœur enflammé. Bon …

Sur l’autre « ni patrie ni patron, ni Marine ni Macron ». Avec Camille. on a rejoint un autre ami et on a revu plein de gens du Pink Bloc vraiment éparpillé.es partout dans le cortège. Ça ne faisait plus bloc. Le rose qui était affiché pour le bloc était dissimulé à droite, à gauche. C’était… invisibilisé, il y avait pas de pancartes, il y avait rien, il y avait juste deux grandes banderoles et elles ont été volées direct.

Il y avait deux carrefours on a cru qu’on ne les passerait jamais

Après il y a eu d’autres charges, faites sur tout le monde. Elles avaient lieu quand il y avait des bruits de vitrine. Il y a un endroit qui était dur à passer. C’est clair qu’on comprenait pas. Et avec Camille. on en était à guetter à un carrefour s’il y avait des flics. Parce qu’on voulait pas se refaire charger. Et on s’est refait charger quand même deux fois alors qu’on était là, à ce moment-là, au niveau des camions CGT. On avait pris du recul par ce qu’on avait vraiment eu peur. Le Pink bloc étant dissout il restait plus que les Gilets Jaunes et le Black bloc qui étaient devant. On s’était dit derrière il y a les étudiants et la CGT, là ça a l’air d’être plus tranquille et pour autant c’était quand même charge sur charge.

La deuxième charge Camille. m’a dit « attention ! » en me montrant les CRS qui venaient d’une rue sur le côté, à droite et qui se sont mis à foncer sur le cortège. Parce qu’à ce moment-là, il y a une vitrine SFR qui a éclaté. Tout le monde est parti vraiment en courant vers l’arrière. Le camion CGT est resté seul au milieu de la chaussée. Les gens de la CGT se sont enfermés dedans. Camille je l’ai perdue de vue. Elle est partie en courant sans se retourner. Et je me suis, moi, planqué à derrière le camion. On était un groupe de cinq-six. Avec un couple de vieux. Je me suis dit peut-être on va nous laisser en paix. Et les flics passaient de chaque côté du camion. On était entouré.es de flics, ça faisait quand même peur. Les flics étant passés de chaque côtés du camion, j’ai jeté un œil, il n’y avait plus de flics devant, ils sont tous passés derrière moi. Donc je me retourne pour pas leur faire dos. Et c’est là où ils étaient agglutinés sur une ou deux personnes entre les voitures. Je crois que c’est là. Je ne sais plus si c’est à la deuxième ou la troisième où il y a eu vraiment des flics qui se sont jetés sur une ou deux personnes entre des voitures.

Ils se sont mis vraiment à plein dessus

Une personne là criait criait très fort. J’ai voulu sortir mon téléphone, il y avait des flics de partout. Je me suis dit si je le fais c’est à moi qu’ils vont s’en prendre. Autour de moi des dizaines de personnes qui filmaient, je me suis dit bon … ça va.  Et j’étais seul au milieu de la chaussée, j’étais pas du tout planqué, j’étais une cible visible, facile. Et du coup je me suis écarté, j’ai pris peur. Je suis parti en quête de Camille. j’entendais des gens crier, je me disais peut-être c’est elle. Peut-être c’est des gens que je connais.

Tu te retrouves chargé par des flics qui ont envie de te casser la gueule, alors que t’es descendu dans la rue le 1er mai, alors que t’as rien fait, t’as un casier vierge, on n’avait rien sur nous, on n’avait rien prévu de faire d’illégal et pour autant on s’est fait charger sans sommations, gratuitement quoi. A un moment donné la marche prend un virage à gauche. Des flics en face, des flics à droite qui nous envoient à gauche. C’est un virage, peut-être à saxe. Je sais plus exactement. Là, à un moment il y a une charge. On prenait du recul dès qu’on voyait les flics bouger ne serait-ce qu’un peu. On remonte un peu dans le virage et on ne se sent pas en sécurité puisqu’il y a des flics devant nous et à droite et qu’à gauche les flics sont en train de charger. Là je vois quelqu’un en fauteuil. Camille a dit « Courez pas ! Courez pas », mais là on a a faire à des gens qui ne peuvent pas fuir. Ils n’ont rien demandé rien fait et si on les charge ils se font renverser, piétiner.

Ils nous veulent du mal

Il y a longtemps que j’ai perdu la confiance, la sérénité en étant proche de flics. Je me dis c’est plus eux qui vont me défendre. Mais là il y a eu un autre cap, c’est que je me suis rendu compte que c’est comme si on était à la guerre, avec des gens qui sont nos ennemis. Alors qu’on n’a rien fait quoi. Comme si on était les civils au milieu d’une guerre armée et qu’on n’a pas le choix. On voit un danger nous arriver dessus sans qu’on sache les causes qui ont provoqué la guerre. On sait pas qu’il y a une guerre, qu’on est pris dedans. T’as envie de t’arrêter et de dire il y a pas de raisons qu’on me fasse quoi que ce soit et d’essayer d’engager peut être la conversation avec eux pour comprendre pourquoi on nous fonce dessus. Mais on sait très bien, avec tout ce qu’on voit depuis deux ans des Gilets Jaunes qu’on va avoir juste un coup de matraque dans la gueule. Et qu’on perdra dans tous les cas. J’y ai pensé, ça donnait envie de prendre du recul ou d’aller en tête, faire un détour ou quelque chose, essayer de trouver un endroit où il y a des flics et où c’est plus calme. Et leur dire qu’on s’est fait agressé.es par vos collègues gratuitement. Leur demander pourquoi. Ça donne envie de faire ça mais je pense que ça finirait au poste ou un truc du genre.

Si la manif se passe sans accros, sans charges de flics, t’as déjà l’impression d’être infantilisé, pire qu’infantilisé, animalisé. Comme un mouton pour te guider à droite, à gauche. Et en plus de ça sur le parcours qu’on te dit prendre, on te met des obstacles, des tenailles de flics qui viennent des rues à droite, à gauche, cachés dans les parcs, dans les rues en biais. Pour te foncer dessus, comme si le but c’était d’emmener des animaux à l’abattoir et d’en lapider sur le chemin parce qu’il n’y a pas de place au bout pour tous les prendre. T’es un animal sur le chemin de l’abattoir. Si tout le long de la manif, il n’y avait pas de charges de flics, on aurait quand même l’impression d’être menés sur un trajet comme des moutons par une armée de Border-collie qui sont là avec des murs de boucliers, des camions, des murs de plexiglas comme si c’était vraiment dangereux qu’on emprunte la mauvaise rue, comme si c’était un parcours du tour de France, et qu’on allait se planter de route et sortir du circuit !

Ceux qui violent la loi, ils ont leurs raisons et je suis pas d’accord pour dire que c’est juste des gens qui sont là pour se défouler. Ils sont militants à leur manière. Les excuses pour charger c’est toujours de vouloir les arrêter. Les flics, ils te diront « on fait la chasse aux casseurs, et c’est des gens qui ont rien à voir avec les militants, c’est des gens qui n’ont rien à voir avec la manifestation, c’est des gens qui viennent là gratuitement ». Sauf que les casseurs ils cassent quoi ? Les symboles. Les banques, les assurances, tout ce qui représente le capitalisme. D’ailleurs ils le savent bien, Macdo et LCL ils ont mis des murs et des panneaux de bois pour se protéger. Donc ils savent bien qu’ils sont le symbole qui est visé. Mais jamais les flics te diront qu’ils s’en foutent de faire la chasse seulement à eux. Les flics ça les arrangent de taper sur le peuple. C’est le militantisme qu’ils veulent tuer. C’est les idées.

Témoignez !

En cas de confrontation avec la police, Flagrant Déni recueille les récits des victimes et des témoins. Il s’agit d’abord de faire entendre cette parole : à l’heure où l’immense majorité des médias (la « presse paresseuse ») se contente de relayer les discours préfectoraux, il est très important de pouvoir rendre public le vécu de celles et ceux qui se retrouvent sous les matraques, les nuages de lacrymos ou face aux armes à feu. Il s’agit aussi de pouvoir contre-enquêter : face à une justice qui s’obstine à croire sur parole des policiers dont les mensonges sont pourtant fréquents, il est nécessaire de recueillir des preuves, et de les multiplier autant que possible.

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