« Pourquoi êtes-vous habillé en noir ? »

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Temps de lecture : 6 minutes Manifestation du 1er mai 2021 à Lyon. Témoignage de Robin*.

Illustration par FD

Manif du 1er mai 2021 à Lyon.

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en arrivant sur la place. Je pensais qu’il y allait peut-être y avoir un cortège de tête festif, vindicatif. J’ai vu que ça se formait en début de cortège, il y avait du monde, il y avait au moins trois ou quatre cent personnes dans le truc. Je me disais que la police allait peut-être essayer de se débarrasser de nous, qu’il y aurait forcément des tensions mais, je sais pas, je me disais que ça allait au moins durer un moment. Et là, 5 minutes, poum !

« Moi, je n’ai entendu aucune sommation »

Très rapidement après le départ de la manif il y a une première charge, qui se fait par l’arrière du cortège autonome. Les flics se sont placés très vite entre le cortège syndical et le cortège autonome, ce qui a d’ailleurs tendu la situation ensuite.  Je suis à la moitié du cortège [autonome]  quand ils l’impactent par l’arrière. Le cortège repart tant bien que mal. C’est tendu, tout le monde a peur d’une nouvelle charge. Et au bout de… à peine, je sais pas, peut-être 5 minutes, 10 minutes, il y a une nouvelle charge beaucoup plus violente. Beaucoup plus longue, en temps et en distance dans mon souvenir. Ils arrivent de très loin, ils arrivent très fort. Moi, je n’ai entendu aucune sommation. Il n’y a pas eu de sommation audible du cortège, impossible à entendre et j’ai pas vu de fusée rouge. Ne pas les avoir entendus fait que je ne les ai pas vus charger tout de suite. Quand je les ai vus, la tête du cortège était déjà quasiment revenue à ma hauteur alors que j’étais un peu en retrait, environ 20 mètres derrière. Je me suis écarté de la chaussée. Je me suis retrouvé face à une colonne, assez vite, presque à leur contact, sur le trottoir. J’étais sur le trottoir avec d’autres gens.

« Le policier, il avait de la rage dans les yeux »

Des policiers nous font reculer sur 30 ou 40 mètres, très très violemment. C’est-à-dire coups de tonfas ou de matraques, j’en sais rien, [en] latéral. Avec beaucoup de rage, ça c’est sûr. Ils frappent aux épaules et aux jambes. Du coup, quand on se protège aux épaules, ils essaient de frapper aux jambes. Je suppose que c’est la façon classique de faire. Quand on dit « arrêtez » parce qu’on peut pas reculer plus vite, les coups s’intensifient. La charge sur le trottoir a été d’une violence inouïe. Le policier de tête, il avait de la rage dans les yeux c’était impressionnant. Il a balayé le trottoir, parfois en touchant, parfois sans toucher. Et continuant, malgré qu’on ne puisse pas reculer plus vite.

A un moment, je reculais avec les gens. J’ai perdu l’équilibre et je me suis retrouvé un peu par terre. Finalement je me relève et à 15 mètres de moi, je vois une fille au sol. Elle n’est pas tenue par le policier, il est au-dessus d’elle et le policier la frappe à plusieurs reprises. A au moins deux ou trois reprises. Elle est passive, au sol et ne semble ni se soustraire ni résister à une interpellation. Ne sachant pas s’il allait s’arrêter, je cours vers eux. Quand j’arrive à côté d’elle, il vient de la projeter violemment au sol. Alors qu’au début je pensais la protéger des coups, je me dis que je vais essayer de l’extraire entre les voitures. J’essaie de la relever, de la protéger des coups. Donc je la tire par son sac à dos. Je n’arrive pas à le faire, mais ça dure à peine quelques secondes, et là je me fais interpeller. Il y a un policier qui met sa main sur mon épaule. C’est calme, enfin c’est ferme mais pas violent. Il me dit « toi tu bouges plus ». Et donc je ne bouge plus. A ce moment-là, je ne sais pas encore que c’est une interpellation. Je reste assis au sol, pendant 20 ou 30 secondes, jusqu’à ce qu’ils aient visiblement fini leur charge. Et on est 3 ou 4 personnes à être extraites de la manifestation.

Motif d’interpellation inconnu

On a fait un premier stop contre un mur à 15-20 mètres de la manif , puis un deuxième stop un peu plus loin sur la terrasse d’un bar où là on a eu les menottes. On est restés un quart d’heure face au mur, avant qu’on prenne nos identités, objets … La garde à vue nous est notifiée dans le camion. L’OPJ (Officier de police judiciaire) demande les motifs de mon interpellation à l’agent interpellateur. Il ne les connaît visiblement pas. Il hésite plusieurs secondes avant de dire texto « les même motifs que les personnes précédentes »…  Les motifs étaient « participation à un groupement en vue de… », il me semble qu’il y a un deuxième motif « en vue de… » mais j’ai oublié la mention qui est derrière et le troisième c’est « participation à un attroupement malgré sommation de dispersion ». Une fois dans le camion, un par un, l’OPJ reprend nos identités, nos dates de naissance, nos lieux d’habitation, nous demande si l’on veut contacter quelqu’un de notre famille, nous demande si on veut un avocat et si oui quel avocat. Le camion démarre et on est emmené au commissariat.

« Pourquoi êtes-vous habillé en noir ? »

Au commissariat, j’ai un repas en cellule puis assez vite je suis présenté à une avocate commise d’office qui me présente la procédure et à laquelle j’explique les faits tels que je les ai vécus. Ensuite, entretien avec l’OPJ dans les bureaux du commissariat. L’entretien tourne autour de mes liens éventuels avec d’autres « Pourquoi êtes-vous habillés en noir ? »personnes de la manifestation, notamment membres du black bloc. « Comment vous expliquez que vous vous trouviez près d’un groupe qui a une banderole avec des clous apparents ? ». Puis ma tenue vestimentaire : « Pourquoi êtes-vous habillés en noir ? ». Sur ce deuxième point, ce qui est fou c’est que : j’ai un pantalon rouge, et que je suis, devant l’OPJ, habillé avec. Je mentionne le pantalon rouge tout de suite, dans ma réponse à sa question. Mais lui, dans un premier temps, ne le mentionne pas dans la première version de mon PV. C’est l’avocate et moi qui avons demandé à ce qu’il en rajoute la mention explicitement. J’ai eu aussi d’autres questions portant sur mon appartenance éventuelle à « un groupe ou une association black bloc »… On m’a aussi demandé pourquoi j’avais du sérum physiologique : sur le moment j’ai juste répondu que c’était pour me protéger des gaz lacrymogènes et que j’en ai aussi quand je vais juste dans le cortège syndical.

« Tu veux juste sortir et en finir avec la procédure »

Ensuite, j’ai été réintégré en cellule. Je pensais sortir assez vite. C’est ce que m’avait dit la commise d’office. Mais j’ai été prolongé. Ça a commencé à être un peu long. Le truc le plus embêtant c’était que je ne voulais pas prévenir mon employeur par le biais de la police mais que j’avais pas accès à mon téléphone, évidemment. Un OPJ m’a proposé de le faire pour moi sans dire que c’était pour une GAV mais a priori il ne l’a pas fait. Bref, j’ai finalement pu le faire en sortant le lundi midi. La veille au soir, l’OPJ m’avait annoncé que j’allais sortir avec un simple rappel à la loi, qui devait m’être notifié dans la matinée du lundi. Sans doute par le substitut du procureur. Mais quand j’arrive le lundi matin au tribunal, je suis assez vite présenté à une autre avocate, maître C. Grâce aux indications de la caisse de solidarité, mes proches ont pu designer une avocate pour assurer ma défense.

Donc je me suis entretenu avec l’avocate qui m’a expliqué que s’était ajoutée au dernier moment, au dossier, une composition pénale. C’est-à-dire une peine alternative qui consistait en un stage de citoyenneté, que je pouvais accepter. Sauf que l’accepter c’était reconnaître une culpabilité des délits qui m’étaient reprochés. Ils me l’ont proposée parce qu’ils n’avaient rien trouvé pour me raccrocher aux délits qui m’étaient reprochés. On a demandé un délai de dix jours pour voir si on acceptait la composition pénale. Mais quand tu sors de 48h de GAV, mentalement, tu veux juste sortir et en finir avec la procédure, donc tu hésites à juste accepter la proposition et sortir. La composition pénale est une sorte de coup de pression pour en finir en gros.

« Ça peut arriver à n’importe qui »

Ce que je retire de cette expérience, c’est d’abord de m’être rendu compte  à quel point c’est banal de pouvoir être interpellé et placé en GAV en manif. A quel point ça peut arriver à n’importe qui. C’est vraiment la concrétisation d’un truc que tu concevais intellectuellement, la violence et la part d’arbitraire de l’état répressif, et là tu l’intériorises physiquement. Le jour où je vais à la manif, je me dis pas que le cortège va se faire violemment réprimer au bout de 5 ou 10 minutes à peine, qu’il y a un flic qui va se retrouver à frapper au sol, avec un usage pour moi clairement disproportionné de la violence, une manifestante à 15 mètres de moi et que je vais me faire interpeller en voulant l’aider. Je me dis encore moins que, comme il n’y a pas grand-chose à me reprocher, à part éventuellement le fait de ne pas m’être dispersé après des sommations, mais qui étaient de toute façon soit inaudibles soit inexistantes, ils vont essayer de me faire reconnaître quelque chose en fin de garde à vue.

* Le prénom a été changé

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En cas de confrontation avec la police, Flagrant Déni recueille les récits des victimes et des témoins. Il s’agit d’abord de faire entendre cette parole : à l’heure où l’immense majorité des médias (la « presse paresseuse ») se contente de relayer les discours préfectoraux, il est très important de pouvoir rendre public le vécu de celles et ceux qui se retrouvent sous les matraques, les nuages de lacrymos ou face aux armes à feu. Il s’agit aussi de pouvoir contre-enquêter : face à une justice qui s’obstine à croire sur parole des policiers dont les mensonges sont pourtant fréquents, il est nécessaire de recueillir des preuves, et de les multiplier autant que possible.

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