« On me tabasse parce que je filme des policiers ! »

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Temps de lecture : 4 minutes Manif du 1er mai 2021. Témoignage de Marion*, 30 ans, éducatrice spécialisée

Illustration par FD

Manif du 1er mai 2021. Marion et sa sœur ont été agressées par des agents de la BAC, parce que Marion était en train de filmer les policiers. Elles ont toutes deux subi des blessures diverses ayant occasionné une ITT de 7 jours. Elles ont déposé plainte.

Je me suis rendue à la manif du 1er mai avec ma sœur. Je me trouvais à l’avant du cortège de tête, devant les banderoles et un peu sur le côté. Je prenais des photos et à un moment donné, le cortège de tête s’est arrêté. On n’a pas trop compris ce qu’il se passait, d’un coup ils se sont retournés. L’atmosphère était un peu bizarre. Les manifestants se sont rapidement fait encercler par les flics, de tous les côtés. Ils se sont fait prendre les banderoles et matraqués. Moi, là, j’étais bien à l’avant et je filmais la scène.

À un moment, je vois un gars se faire embarquer par une équipe de flics sur le côté, je les suis et je filme. Finalement ils le relâchent, je continue à les filmer. Ils me poussent et me demandent de circuler, donc je finis par repartir vers la manif. Là on ne savait plus trop ce qui se passait, où ça en était. Il y avait comme une accalmie. Dans le sens de la marche, j’étais sur le trottoir de gauche, on retournait en arrière pour aller vers le cortège de tête et reprendre la manifestation.

«  Il m’arrache mon téléphone des mains »

Là, je vois l’équipe de la BAC que je filmais juste avant, qui arrive dans ma direction. On se dit qu’il va y avoir une autre charge. Donc pareil, je garde mon téléphone à la main, je les filme. Ils me voient et il y en a un qui s’approche de moi avec un regard noir. Il m’arrache mon téléphone des mains et je lui dis « hééee vous faites quoi avec mon téléphone ? » « rendez moi mon téléphone ». Et là, je ne comprends plus ce qu’il m’arrive, tout va très vite. Je me fais pousser, je tombe avec un flic au sol ou je tombe et après il tombe, je ne sais plus…  mais on se retrouve quelques secondes face à face. Je le vois avec sa matraque, je me dis que je vais m’en prendre plein la tête.

Ma sœur, qui voit l’action, dit aux flics, « hé, arrêtez ! ». Elle s’approche pour tenter de s’interposer mais le flic se retourne et s’en prend à elle. Il la frappe, enfin moi je ne vois pas toute la scène. Elle prend plusieurs coups de matraque, elle tombe, elle se fait traîner au sol par les pieds entre deux voitures en stationnement, et heurte la bordure du trottoir avec son dos.  Je me relève, je me dirige vers ma sœur pour l’aider mais on m’en empêche en me poussant à plusieurs reprises.

« Ils nous ont relâchées sans même nous contrôler »

Ma sœur crie et je me mets à crier à mon tour pour alerter. J’ai vraiment crié tout ce que je pouvais. Je voulais que les gens rappliquent. Ça m’aidait…je sais pas… comme si ça me donnait un peu de force. Sur le moment j’ai pas trop réfléchi, je me disais : il faut qu’on nous voit, il faut qu’on nous entende. J’avais l’impression qu’on était toutes seules sur ce trottoir. Parce qu’au même moment à quelques mètres de nous, il y avait deux filles qui se faisaient interpeller avec un autre gars. Il y a une vidéo où on les voit au sol se faire arrêter. Et quand la vidéo tourne, on voit ma sœur se faire traîner par terre. Les flics aussi je pense que ça les a un peu déstabilisés, parce qu’ils disaient « interpel » « interpel » ils s’apprêtaient à nous embarquer, et puis finalement ils nous ont relâchées sans même nous contrôler. On n’a pas trop compris.

Mon téléphone ne m’a pas été rendu et je ne l’ai pas retrouvé sur les lieux. Nous avons retrouvé celui de ma sœur sous une voiture. Des gens que je connais m’ont dit qu’ils avaient entendu crier, mais en fait c’était tellement le chaos de partout à ce moment là qu’ils ne savaient pas où donner de la tête et ils ne nous ont pas vu. Il y avait une équipe de médics qui étaient derrière nous à ce moment là. On les voit sur les vidéos, ma sœur m’a dit qu’ils nous ont parlé après. Mais j’avais l’impression qu’on était vraiment toutes seules. 

« On me tabasse parce que je filme des policiers ! »

Souvent j’ai le portable à la main pour filmer en manif. Malheureusement ça peut toujours servir d’avoir des images, notamment en cas de bavures policières. Donc régulièrement j’essaie de filmer. Dans ma tête je me disais, ils vont se calmer, je leur montre que je les filme, donc calmez-vous. Et puis en fait pas du tout, il se passe rien, je n’ai rien à me reprocher et on me tabasse parce que je filme des policiers ! C’est n’importe quoi.

Avec ma sœur, on a eu chacune 7 jours d’ITT. J’ai un bel hématome sur la cuisse, ma sœur un dans le dos et est allée passer une radio. Le jour même on sentait qu’on était crispé et les jours suivants on était courbaturé de partout et très fatigué. Sur le coup on a un peu minimisé ce qu’il s’est passé, parce que malheureusement c’est courant en manif ce genre d’agression. Puis en fait, en revoyant les images, c’est violent. Plus violent que sur le moment. Au début je me disais juste « ils m’ont pris mon téléphone ! » et en fait on s’est surtout fait tabasser gratuitement.

Même après coup, je ne me souviens pas avoir pris un coup de matraque à la cuisse. Quand je suis rentrée chez moi j’ai défait mon chignon et là j’ai perdu « une poignée » de cheveux. Je me suis dit c’est bizarre. Ils ont du me tirer les cheveux mais j’en ai aucun souvenir et effectivement on voit sur l’une des vidéos qu’ils me tirent par les cheveux. Je pense que j’étais juste en mode survie et là tu coupes tout… c’était irréel. Pour l’instant je me dis, ça va, c’est passé, tout va bien pas de grosses blessures physiques mais ça reste traumatisant, et depuis cet événement mon sommeil est assez perturbé.

* Le prénom a été modifié

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En cas de confrontation avec la police, Flagrant Déni recueille les récits des victimes et des témoins. Il s’agit d’abord de faire entendre cette parole : à l’heure où l’immense majorité des médias (la « presse paresseuse ») se contente de relayer les discours préfectoraux, il est très important de pouvoir rendre public le vécu de celles et ceux qui se retrouvent sous les matraques, les nuages de lacrymos ou face aux armes à feu. Il s’agit aussi de pouvoir contre-enquêter : face à une justice qui s’obstine à croire sur parole des policiers dont les mensonges sont pourtant fréquents, il est nécessaire de recueillir des preuves, et de les multiplier autant que possible.

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