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Les armes policières continuent de mutiler dans les villes et dans les champs. Et le 20 avril, la cour d’appel de Paris vient (une nouvelle fois) de rendre une décision très peu favorable aux victimes. Gabriel Pontonnier, mutilé le 24 novembre 2018 à Paris par une grenade à effet de souffle, s’est vu refuser une indemnisation provisoire. En janvier 2021, il avait obtenu 30 000€ de provision auprès de la « CIVI », mais la cour d’appel a annulé cette décision.
Explication : la « CIVI », pour commission d’indemnisation des victimes d’infractions, a été mise en place en 1990. Son but ? Faciliter l’indemnisation des victimes, en parallèle des procédures pénales classiques. Le projet de loi de 1990 rappelle que l’indemnisation des victimes « s’avère parfois impossible » faute de pouvoir identifier les coupables, ou si ceux-ci sont insolvables. Le second objectif de la CIVI est de pallier la durée longue des procédures, « incompatible […] avec les besoins des victimes ».
Un droit à l’indemnisation devenu « chaotique »
Ce n’est pas une première : en juin 2022, la même cour d’appel de Paris avait annulé l’indemnisation provisoire octroyée par la CIVI à Jérôme Rodrigues, éborgné le 26 janvier 2019. Les motifs sont identiques : « la complexité de l’affaire s’agissant de l’emploi [d’une arme] dans les circonstances de fait chaotiques […], par un fonctionnaire de police dans le cadre d’une opération de maintien de l’ordre ». Manuel Coisne et Sébastien Maillet, autres mutilés indemnisés par la CIVI, sont en attente d’une décision d’appel.
Arrêt de cassation attendu
Emma Eliakim, l’une des avocat·es de la famille Pontonnier, résume les conséquences de la situation actuelle : « Ça fait reculer la procédure pour Gabriel et sa famille, puisqu’il avait obtenu la reconnaissance de sa qualité de victime pour la première fois devant la CIVI en première instance. Du coup, à ce jour, il n’a touché aucune indemnisation sachant qu’on est plus de quatre ans et demi après les faits, et qu’il a perdu l’usage de sa main ».
La Cour de cassation cassera-t-elle l’indemnisation provisoire ?
Là où la loi de 1990 voulait simplifier l’indemnisation des victimes, la Cour de cassation a remis de la complexité en imposant à la CIVI d’examiner si les policiers ou gendarmes étaient en situation de légitime défense ou autres motifs au moment des faits. Marie Greciano résume : la décision récente de la cour d’appel de Paris est « fondée » au vu de la jurisprudence actuelle de la Cour de cassation. « Mais elle remet en question la possibilité d’indemniser à titre provisoire, dès lors qu’on demande à la CIVI d’attendre la fin de la procédure pénale. Cette décision fait perdre de la substance à sa mission ».
Anne-Sophie Simpere, co-autrice de « Comment l’État s’attaque à nos libertés », donne le même son de cloche. « Les décisions de la cour d’appel de Paris de Paris ne sont pas une surprise et techniquement, elles peuvent se justifier. Le problème, c’est que les victimes n’ont droit à rien tant que les procès n’aboutissent pas, alors qu’ils durent des années ».
Tir illégal mais pas d’indemnisation
Devant le juge d’instruction, le major D. a tout bonnement affirmé : « Je découvre ce texte […]. Tout au long de mes formations depuis 20 ans, jamais à aucun moment, il n’a été question ou même évoqué la question de superviseur pour employer le jet d’une grenade à main, qu’elle soit même une GLI ». Une défense difficilement crédible : la circulaire en question est le texte de référence en la matière, ce qui a d’ailleurs été rappelé à Jacky D. par l’IGPN lors de son interrogatoire. Le policier est mis en examen et le juge d’instruction s’apprête à clôturer l’information judiciaire. Mais la procédure peut encore durer des années.
Quand la justice mutile une seconde fois
Gabriel ne peut plus exercer son métier. « Il faut comprendre que la grenade a soufflé la chair des doigts, explique Dominique. Comme l’os était à nu, ils ont dû amputer ». Gabriel a été amputé de trois doigts de la main. « Pour qu’il continue de pouvoir se servir de son pouce, ils lui ont amputé le gros orteil du pied pour le lui mettre sur la main. Mais comme il n’a plus de gros orteil, il ne peut plus courir et faire du foot ».
Dominique insiste sur le caractère indiscriminant des blessures : « la justice parle toujours de sa main, mais Gabriel a été blessé au front, il a failli perdre un œil, à la hanche, à la cuisse, au mollet, il a dû être opéré pour qu’on lui enlève des éclats. On était sept membres de la famille à la manif au moment de l’explosion, six ont été blessés : certains ont eu des blessures aux jambes, au dos, et on est trois à avoir eu les tympans déchirés. Certains ont dû subir des opérations. Moi encore aujourd’hui, je n’entends plus d’une oreille ».
Le 24 novembre 2018, la justice aussi a été rendue sourde par une grenade.



