C’est un cinglant désaveu de l’absence de contrôle des juridictions françaises sur les opérations de maintien de l’ordre, en particulier concernant les grenades explosives. Dans son arrêt rendu ce matin sur la mort de Rémi Fraisse à Sivens en 2014, la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) tance les juridictions administratives qui « ont jugé que le décès de Rémi Fraisse était la conséquence d’un usage conforme d’une arme en réponse au trouble provoqué par les manifestants, dont Rémi Fraisse faisait partie, et que les autorités n’avaient pas conscience à cette époque du danger de cette arme. […] Dans ces conditions, la Cour considère que rien dans les décisions des juges internes ne révèle qu’ils ont estimé que la conduite des autorités aurait porté atteinte au droit protégé par l’article 2 de la Convention » protégeant le droit à la vie. Flagrant déni salue cette décision que devrait mettre un terme à ce qui constitue une véritable obscénité judiciaire française.
Faute de la victime, mais pas de l’Etat
En résumé, les juridictions françaises semblent penser que les victimes sont mieux formées et informées sur le maniement des grenades que les policiers et gendarmes leur lancent dessus. Ce raisonnement juridique, d’un cynisme total, est loin d’être isolé. En 2009, un éducateur sportif est amputé de deux orteils suite à l’explosion d’une GLIF4 à Saint-Nazaire. En 2021, la cour d’appel de Nantes estime que, « en mettant le pied sur une grenade lacrymogène dont il ne pouvait ignorer le danger qu’elle représentait, [il] a commis une faute ». Il a été jugé responsable de la totalité de son préjudice. Du côté de la Cour de cassation, on retrouve le même argumentaire dans le dossier de Rémi Fraisse. D’un côté, les manifestants « qui pouvaient reculer, savaient à quoi s’attendre en se maintenant sur les lieux ». Il n’y a donc pas « eu d’effet de surprise » quand les OFF1 ont été tirées. En revanche pour les gendarmes, la mort de Rémi Fraisse était « difficilement prévisible » parce que « la chute de la grenade derrière la tête de la victime » l’a maintenue bloquée avant explosion entre son cou et son sac à dos.
Une jurisprudence française sévèrement critiquée
L’optimisme doit cependant être (franchement) relativisé. Car le contrôle opéré par les juridictions, y compris la CEDH, s’avère essentiellement théorique. Certes, dans son arrêt, la Cour condamne la France pour violation du droit à la vie de Rémi Fraisse. Certes, elle rappelle que la grenade utilisée contre Rémi Fraisse, une OF-F1 « était d’une dangerosité exceptionnelle ». Mais elle ne condamne son usage que parce qu’il n’y avait pas de « cadre d’emploi précis et protecteur, prévoyant a minima une formation sur sa dangerosité, une information sur les dommages susceptibles d’être occasionnés, l’interdiction du lancer en cloche, la mise en œuvre du tir par une équipe ou un binôme, et le respect d’une distance de sécurité ». La Cour rappelle que, comparée à certains pays voisins, « la France était le seul pays à utiliser des munitions explosives en opération de maintien de l’ordre avec pour objectif le maintien à distance », mais elle n’en interdit pas la pratique.
2023 : un gendarme reçoit une grenade sur la nuque
Du reste, la liste des personnes mutilées par ces armes est éloquente. En août 2017, Robin Pages a le pied mutilé à Bure. Pendant les manifestations de Gilets jaunes, au moins cinq mutilations à la main sont dénombrées : Gabriel Pontonnier à Paris, Ayan P. à Tours , Frédéric Roy à Bordeaux, Antoine Boudinet à Bordeaux, Sébastien Maillet à Paris. En 2021, un jeune homme perd également sa main lors d’une rave-party à Redon. En mars 2023, de très nombreuses personnes sont gravement touchées par ces grenades lors de la manifestation contre les bassines de Sainte-Soline. Enfin en mai 2023, un jeune homme a été gravement blessé à la main à Nantes. De nouveaux types de grenades vont bientôt doter les forces de l’ordre. En novembre 2023, la France a acheté pour 78 millions d’euros de grenades (tous types confondus), un record. Le nombre de grenades à effet de souffle tirées ne cesse de croître. Qui arrêtera le massacre ?
LA REDACTION DE FLAGRANT DENI



