Paris, 16 mai 2019. Naïm, jeune habitant de Vaulx-en-Velin (Rhône), monte à la tribune de l’UNESCO pour présenter la parution d’une bande dessinée intitulée PoliCité : de la confrontation à la confiance. La BD vise à « améliorer durablement les rapports police population ». Elle est préfacée par le directeur de la police lyonnaise en personne. Naïm est un des membres fondateurs du projet. En 2018, il présentait cette dynamique comme « une main tendue vers la police ».
Vaulx-en-Velin, 6 janvier 2020. Naïm croise un équipage de la Brigade spécialisée de terrain (BST) de Vaulx-en-Velin. Pour lui, la rencontre se terminera avec des blessures sur tout le corps et des marques de strangulation. Peu après minuit, dans le local de son association, Naïm discute avec un ami lorsqu’ils sont interrompus par les bruits d’une course-poursuite. Ils sortent du local. Voilà son récit.
Je vois un groupe de 15 policiers qui commencent à courir de partout. Nous, on lève les mains automatiquement, « c’est pas nous, c’est pas nous ». Ils ne sont pas concentrés sur nous, ils cherchent dans les feuillages. Mais on est proches. A un moment je me rends compte qu’il y en a un qui tient mon ami par la main et lui, il a son téléphone dans la main. « On vient de te dire qu’on a rien fait. Tous tes collègues font leurs trucs et toi t’es là, tu viens prendre ma main, pour quelle raison ? ». Le policier lui répond sèchement « laisse moi faire mon travail ». Et je vois qu’il lui secoue la main. Le téléphone tombe à peut-être un mètre de moi. Je dis « attention le téléphone » ! Je me baisse pour le ramasser et là il y a un autre policier, que je connais bien qui me tire par la capuche, un petit roux. Il me tire tellement fort qu’il déchire ma capuche ! Et il me dit en gros, « qu’est ce tu vas faire, pourquoi tu t’approches de mon collègue ? ».
Son collègue commence à venir. Le grand blond. Il vient se placer entre moi et le petit roux. Il me dit quelque chose comme « qu’est ce t’as, tu veux frapper mon collègue ? ». Mais qu’est ce qu’il est en train de raconter ? D’un seul coup il penche sa tête vers moi, il met sa tête contre mon front, et il force pour me mettre au sol. Je suis choqué. Je comprends rien. Moi, je reste comme un piquet, droit, les mains le long de mon corps. Il n’arrive pas à me mettre au sol. Je sens qu’arrive un deuxième collègue à lui, un troisième. Je bouge pas jusqu’à ce que je finisse par terre, à quatre pattes.
Ils savent qu’on a travaillé avec les cadres du commissariat
Donc je suis à quatre pattes et ils sont nombreux en train de me frapper. C’est des coups de pieds un peu de partout, je ne sais même plus très bien, mais je sais que je ramasse des coups à ce moment là. Dans tout le corps.
Finalement ils arrêtent et décident de descendre vers leurs voitures. Je me lève, et là je m’adresse à tout le monde : « donnez moi votre numéro de matricule, je veux votre numéro de matricule ». Ça se fait pas de laisser une personne comme ça. On n’est pas en Union Soviétique. Tu peux pas passer quelqu’un à tabac et partir, comme si il s’était rien passé. Là, un des policiers va parler à l’oreille du grand blond. En confrontation, le grand blond dira « on m’a dit qu’il fallait pas laisser passer ça ». Il se retourne « c’est bon, on l’interpelle ! ».
« Je vais mourir, arrêtez ! »
« Donne ta main, donne ta main ! ». Mes mains sont allongées le long de mon corps. Elles touchent le béton, je sens encore le béton sous mes mains, elles étaient allongées. Ils continuent tous à me frapper, il y en a un qui veut prendre ma main, l’autre me prend par le cou. Je me dis que je vais mourir et c’est trop dur de résister à ça. Je sais pas ce qu’il se passe dans ma tête mais je me dis « laisse toi partir ». Laisse toi partir, c’est bon, laisse. Je sais pas comment ça va se finir mais ça va se finir en tout cas. J’ai fermé les yeux, je me suis laissé partir. Mais ça a duré à peine quelques instants, c’était trop bizarre. Et j’entends « c’est bon, c’est bon » en gros il y a un collègue à lui qui dit « c’est bon faut arrêter ». Et il lâche pas, il continue de serrer. Mais ça a été interminable, franchement c’était incroyable.
Je rentre, le miroir : défiguré
Donc on arrive à Marius [le commissariat central]. Je savais pas la gueule que j’avais. « Tu veux aller te rincer ? ». C’était des petites toilettes avec un robinet et un miroir, et là je vois que je suis plein de sang. C’est simple, je rentre, le miroir : défiguré. Avant d’être auditionné, j’attends, j’attends, j’attends, j’attends. Je suis regardé comme le plus gros des bandits. J’avais l’impression que j’étais l’ennemi public numéro un. Je l’ai très très mal vécu. Quelques heures plus tard, on arrive au commissariat de Vaulx-en-Velin. Le médecin vient, tard. Il voit ma tête. Il voit que je suis ouvert. Même lui, il était comme un dingue pour moi. Il me faut un anti douleur, j’ai mal. Il est très gentil. Je dors seulement deux ou trois heures, avec beaucoup, beaucoup de mal.
Après, j’ai vu un Officier de Police Judiciaire, super gentil. C’est toujours l’ascenseur émotionnel. Ça se passe mal, après ça se passe bien, après ça se passe mal et là ça se repasse bien. Mais je vois un papier craft, des trucs à l’ordinateur et en gros écrit au marqueur noir « outrage, rébellion, et menaces de mort ». Il a voulu me le faire signer. Je sais pas si je l’ai signé, je lui ai dis que j’étais pas d’accord avec ça. Et il m’a dit tu verras ça demain avec l’OPJ du commissariat de Vaulx-en-Velin, juste je te notifie pourquoi t’es en garde à vue.
L’OPJ a insisté pour que je reformule des phrases
Le lendemain, je vois l’OPJ de Vaulx-en-Velin, c’est une femme. « Je vous connais pas, moi je mets les menottes ». Je lui explique mon travail avec l’association, avec les centres sociaux, que je m’occupe de plein de jeunes qui sont en difficulté. Et elle me répond, « moi aussi quand il y a des gamins qui viennent, j’essaie de les accompagner, c’est pas mon but qu’ils aillent en prison. J’ai fait du terrain aussi, mais je détestais le terrain. Ça se terminait tout le temps comme ça, alors que moi je faisais toujours en sorte de calmer la situation. Je voulais pas en arriver à des violences ». Limite on était d’accord. Peut être que c’était une stratégie… Parce qu’elle a beaucoup insisté après pour que je reformule des phrases, pour que ça aille contre moi. Elle insiste cinq, six fois. Je lui réponds « je n’ai jamais menacé personne. Je n’ai jamais fait aucune menace de mort. Jamais. Je refuse qu’on m’accuse de ça ».
Plus tard, j’entends qu’elle parle avec le procureur « ils étaient sur lui, ils ont fait ça … ». On dirait qu’elle parle en ma faveur contre les policiers. Je me dis, c’est une bonne nouvelle. Plus tard encore, elle revient me voir, avec un gros sourire, « c’est bon vous pourrez sortir à 16h ». Je suis censé avoir menacé de mort des policiers et je sors ? Elle me fait comprendre que, menaces de mort, ça ne va pas être retenu contre moi. Elle me fait comprendre que le procureur a dit de me laisser partir et qu’on ferait une confrontation plus tard. Si vraiment j’étais une personne dangereuse, ils me laisseraient pas repartir. C’est trop bizarre leur truc, j’ai pas compris. Quelques jours plus tard elle m’apportera quand même un papier chez moi, sur lequel est marqué : menaces de mort.
J’y suis allé avec une collègue sociologue. Ils l’ont tous mal pris
J’ai été convoqué par téléphone pour la confrontation, l’OPJ m’appelle en inconnu, je suis au travail « vous pouvez venir jeudi 10 février ». Mon cœur bat, j’ai chaud, je suis en panique, je me dis comment je vais faire. Je me mets à pleurer. Je veux y aller, mais je me sens pas. Je prends rendez-vous avec une médecin. On faxe le document qui dit que je ne suis pas en mesure d’aller à la confrontation.
Une semaine après, l’OPJ vient me voir chez moi. A l’interphone ça sonne. « Vous pouvez descendre Mr N.? Comme ça vous êtes suivi par un psychiatre ? Je pourrais voir les certificats médicaux ? Vous avez pris un avocat ? ». Et moi, gentiment « oui, il y a deux avocats… ». Elle me coupe « vous avez pris deux avocats ? D’accord ». Je sens qu’elle est un peu saoulée.
Quand j’arrive, le jour de la confrontation, personne ne sait si je vais porter plainte ou pas. A la fin, je leur dis que je me laisse le temps de réfléchir et que j’en ai pas envie. Et ça a pas loupé, eux, ils ont porté plainte contre moi. Donc j’ai été obligé d’embrayer aussi.
Quand je voyais la police, j’étais en angoisse 1000
J’avais touché le fond. J’avais arrêté de travailler. J’étais pas bien du tout. J’ai perdu quinze kg en six mois. Je faisais que de cogiter à ça. J’avais envie que ça se termine, j’avais pas envie qu’on me regarde comme si j’étais un voyou. J’étais dans l’inconnu, c’était la première fois de ma vie que j’étais comme ça. Je suis quelqu’un de croyant. J’évite d’être touché par des conneries. J’essaye de tout le temps de relativiser. Donc c’est rare que je sois en dépression, que je me sente pas bien. J’étais vraiment, vraiment pas bien. J’ai paranoïé, j’ai psychoté pendant un bon petit moment. C’était bizarre, quand je voyais des policiers à pied ça me faisait rien, mais quand je voyais des voitures de police, quand je conduisais, j’étais en angoisse 1000. Mon cœur se mettait à battre, je commençais à avoir chaud. Je connaissais pas cette sensation de fou, d’avoir peur comme ça !
J’ai fait un collège catholique
Si je perds confiance, comment on fait ? Parce que ce qu’il se passe en France, c’est très grave. On ferme les yeux sur cet acharnement. Je suis désolé, c’est sur la population africaine et la population des banlieues. On fait des choses à ces gens là, mais qui sont inhumaines. Depuis que je suis petit, pour moi en garde à vue, on a le droit de frapper les jeunes. C’est quelque chose de normal, on a le droit de les discriminer, de les rabaisser… Comment on veut, après, que ces jeunes fassent confiance aux institutions. Je suis quelqu’un de très attaché à Vaulx-en-Velin et à la France, mais on est face a une xénophobie systémique qui nous rend la vie compliquée. C’est à dire que c’est partout comme ça. Partout où je vais, bah on va me regarder de travers. C’est pas faute d’avoir essayé de s’intégrer, j’ai fait un collège catholique ! Je parlais tout le temps avec des curés. J’étais avec mes potes c’était des juifs et les autres c’était des chrétiens. Il faut absolument commencer un travail, important, sur la désescalade des préjugés, du côté de la police et du côté des jeunes ou autrement on ne pourra plus revenir en arrière.



