Mordu par un chien policier, il est poursuivi en justice

- illustration de Flagrant Deni
Samedi 21 mars 2026, en soirée. « C’était la fête de l’Aïd. On devait aller manger avec des amis. On sort du parking de notre quartier pour aller prendre le bus. Des policiers de la BST [Brigade Spécialisée de Terrain, NDLR] arrivent pour un contrôle d’identité et des palpations. » témoigne Islam D., 19 ans, habitant dans le quartier de la Velette à Rilleux-La-Pape (69) depuis 2018. « On leur dit : même pour l’Aïd vous nous contrôlez ? Lâchez le morceau, vous nous contrôlez toujours… » L’ambiance se calme, jusqu’à ce que la police municipale arrive en renfort, accompagnée d’un maître-chien. « D’un coup, la police municipale arrive à 2 voitures. Ils sortent casqués, avec le gilet par balles, le flashball, les matraques, le chien. Mes amis leur demandent pourquoi ils font les cowboys. Ça chauffe. On ne les insulte pas mais on leur demande plutôt pourquoi ils viennent tout le temps. »
« A 2 cm, ça a failli toucher la jugulaire. A 19 ans, j’aurais perdu ma vie »
Sur une vidéo filmée ce soir-là par un témoin, et diffusée sur les réseaux sociaux, on entend le chien du brigadier canin aboyer presque en continu. Il semble assez excité et tire parfois sur sa laisse sans être réprimandé. On entend les amis d’Islam interpeller les policiers : « pourquoi il lâche son chien ? ». Un jeune qui s’avance est repoussé par un policier. Le malinois, toujours en laisse, fonce sur lui dans ce qui ressemble à une technique de percussion muselée. « Il attaque mon ami puis il s’attaque à moi », raconte Islam. « Par réflexe, comme j’ai peur des chiens, je mets un coup de pied en disant ‘‘prends ton chien’’. Un policier de la BST me prend et me plaque au sol. Il me gaze en même temps, je ne voyais plus rien. D’un coup, je sens que quelque chose me mord la nuque. Je ne vois qu’après que c’est le chien. Je me suis dit que si je ne m’échappais pas, j’allais mourir. Aucun policier ne m’est venu en aide pendant ces quelques secondes. Je crie qu’il me mord et mes amis m’aident à me relever, j’étais sonné. »
Islam s’enfuit avec ses amis. Lorsqu’arrivé chez l’un d’eux il va se laver le visage, il prend conscience de l’ampleur des blessures : « j’ai failli m’évanouir. J’ai vomi plusieurs fois. J’ai cru que j’allais mourir. » Son ami le conduit à l’hôpital Médipôle de Villeurbanne, où le certificat médical relève notamment « trois traces de crocs profondes » et une « morsure profonde en regard de la zone jugulaire et carotidienne ».
Le lendemain,le jeune homme décide de porter plainte : « ce n’était pas possible de laisser passer ça. D’autant que ce n’est pas la première fois que je subis des violences policières ; des CRS m’avaient frappé il y a un an environ, alors que j’étais en bas de chez moi et que j’avais refusé de suivre l’ordre de rentrer. Cette fois-là, on avait refusé ma plainte » se souvient Islam. Il dépose plainte pour tentative de meurtre et violences volontaires aggravées auprès du Procureur de la République le 24 mars.
Mesures de rétorsion ?
Ce même jour, deux jeunes amis d’Islam ont été jugés en comparution immédiate pour outrage et violence contre personne dépositaire de l’autorité publique (PDAP) le soir de cette morsure : ils ont été condamnés à 6 mois fermes de détention domiciliaire sous surveillance électronique pour l’un et 6 mois de prison avec sursis pour l’autre. « Aucun des policiers entendus dans le cadre de cette procédure n’avait fait état de l’agression par le chien et de la morsure subie par [Islam] » écrivent ses avocat·es, Me Bouqin et Me Foray, dans une lettre envoyée à la Défenseure des Droits. « Cette réalité documentée par des vidéos circulant sur les réseaux sociaux depuis le 22 mars 202[6] était délibérément occultée de l’enquête », appuient les deux juristes. Diego* (prénom changé à sa demande) est l’un d’entre eux. S’il reconnait l’outrage, il relate sa version des faits de violences sur PDAP qui lui sont reprochés : « On m’a reproché d’avoir tiré sur le gilet pare-balle du policier [qui a eu 6 jours d’ITT, NDLR]. La vidéo, on ne l’a regardé que quand je tirais sur son gilet. Pas avant où on voit la morsure » raconte-il. Il dit avoir lui aussi vécu des violences de la part des policiers : « l’un m’a frappé. Dans mon dossier de garde-à-vue, on voyait sur l’une des photos que le médecin a prise que ma bouche était gonflée. Ça prouve bien qu’ils m’ont frappé. Mais au tribunal, on me répond qu’on ne voit pas le policier me frapper sur l’extrait de vidéo diffusé ».
Alexandre Vincendet, maire (Horizons) de Rilleux-La-Pape, qui intervenait sur BFM Lyon en qualité d’Officier de Police Judiciaire (OPJ) de sa police municipale va, lui, jusqu’à affirmer qu’Islam aurait enlevé lui-même la muselière du chien, après avoir vu la vidéo de la caméra piéton active lors des faits : « (…) Le chien n’a jamais été démuselé par le policier. Et le chien n’a jamais été lâché par le policier. Le chien du coup se jette, muselière sur le museau, sur son agresseur. Son agresseur tombe à terre et on voit la muselière sauter. J’ai demandé à ce qu’on me montre la muselière ; en fait elle a un clip sur le côté et si en effet, avec les coups, vous vous accrochez à la muselière et que vous mettez le pouce à un endroit précis, la muselière peut s’enlever. C’est exactement ce qu’il s’est passé. Ça dure 2 secondes. »
Problème : s’il faut appuyer sur un endroit précis pour enlever la muselière, comment Islam a pu le faire, alors que le chien était sur lui ? S’agissant de l’hypothèse où le coup de pied d’Islam pour repousser l’attaque du chien aurait engendré le déclic de la muselière, Islam affirme : « Quand je mets le coup de pied, je lui mets dans la patte et je ne le touche pas dans la bouche donc je n’ai pas pu lui enlever la muselière. » Diego*, quant à lui, affirme qu’il voit le policier municipal enlever la laisse du chien. « Quand je vois ensuite courir le chien pour sauter sur Islam, je suis certain qu’il n’a plus de laisse et plus de muselière. Je suis traumatisé par cette soirée, je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai bien vu que si le chien l’avait mordu encore deux minutes, Islam serait enterré à l’heure qu’il est. Il l’a vraiment échappé belle. Tout ce que raconte le maire de Rilleux est faux et les vidéos qui circulent le montrent bien. »
Les avocat·es d’Islam pointent une « déclaration mensongère dans le but de couvrir une situation problématique ». De fait, les propos de l’édile sont sujets à caution. « Le maire a par exemple d’abord commencé par dire que le chien était roué de coups par plusieurs personnes avant de revenir sur ses déclarations. Même si cette version hallucinante pourrait avoir un fond de vérité, il faudrait tout de même s’alarmer du réflexe du chien, qui théoriquement devrait être utilisé dans un but d’apaisement ; puisque son réflexe, lorsque la laisse et la muselière lâchent – ce qui est déjà problématique –, c’est de mordre. »

« Personne ne nous donne de garanties d’indépendance de l’enquête »
Depuis ce samedi-là, Islam ne dort plus : « J’ai vu le médecin légiste le lundi, qui m’a prescrit 8 jours d’ITT et 3 semaines de rétablissement. Si j’y étais allé le soir-même, il m’aurait sans doute donné un mois… À 2cm ça a failli toucher la jugulaire. A 19 ans, j’aurais perdu ma vie… ça m’a vraiment traumatisé, j’ai vu la mort. Je ne mérite pas de vivre ça. » Islam enchaîne insomnies et cauchemars depuis ce soir de violence. « Les douleurs ça se soigne, mais le mental ça prend du temps… J’ai demandé à voir une psychologue, j’en ai vraiment besoin. » Son angoisse est renforcée par la procédure parallèle à la sienne, dans une plainte où il est accusé de violences sur PDAP.
Toujours sur BFMTV Lyon, le maire de Rilleux-La-Pape précisait : « Nous, de notre côté, nous avons déposé plainte pour protéger notre policier dont la tête aujourd’hui est mise à prix ». Islam, lui, affirme avoir déjà eu affaire à ce maître-chien de la police municipale de Rilleux : « c’est le policier le moins aimé dans tout Rilleux, il veut toujours faire le cow-boy, il veut toujours provoquer. Il ne veut pas parler avec les gens, on a l’impression qu’il pense qu’on est tous des délinquants. » Diego*, l’ami d’Islam, le rejoint : « ce policier est connu sur Rilleux pour des faits de violences. On est quasiment habitués, ça ne nous fait plus rien. Mais ce soir-là, quand la police municipale débarque, j’ai senti que le contrôle allait prendre une autre ampleur ; ils nous parlaient mal dans leur intonation, ils étaient provocants et arrogants. »
Comme souvent dans les affaires de violences policières, une procédure parallèle s’ouvre où la victime des policiers se retrouve sur le banc des accusés. Depuis, Islam est recherché par la même police que celle contre laquelle il a porté plainte.
Une perquisition a eu lieu à son domicile alors qu’il n’était pas là. Les policiers remettent alors à ses parents « une convocation sur laquelle il est invité à contacter au plus vite le commissariat de Villeurbanne pour être entendu » détaille Me Agnès Bouquin, l’une des avocates d’Islam. Au téléphone, les policiers du commissariat de Villeurbanne lui confirment qu’Islam sera placé en garde-à-vue s’il se présente : « Surprise, j’explique que je pensais qu’il souhaitait l’entendre suite à la plainte pour tentative de meurtre que nous avions déposée mais le fonctionnaire me répond qu’il n’est pas au courant, que c’est à part. Je réponds alors que c’est hors de question qu’Islam se présente puisqu’il a déposé plainte contre les enquêteurs en charge de la procédure. On me répond : on fera un mandat contre votre client, on va le toper. »
Dans la lettre envoyée à la Défenseure des Droits, ses avocats dénoncent l’absence d’impartialité de l’enquête en cours contre Islam, pourtant victime de cette intervention : « ce climat est contraire aux exigences rappelées par la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) d’une enquête diligente, effective et crédible devant être réalisée, dès lors qu’une personne soutient avoir subi une brutalité policière. » écrivent-iels. La jurisprudence de la CEDH a plusieurs fois rappelé le droit à un procès équitable et à une enquête indépendante. « Elle rappelle qu’il faut une enquête dès lors que des brutalités policières sont alléguées, à partir du moment où elles sont vraisemblables. Là, il y a les vidéos, les morsures on est au-delà du vraisemblable. Et personne ne nous donne de garantie d’indépendance de l’enquête », regrette Me Bouquin. « On a même une sur-communication sur le fait qu’il ne s’est rien passé, on ne prend même pas le soin de dire que l’enquête suit son cours… La pression est particulièrement violente pour Islam puisqu’il vit dans la crainte permanente d’être interpelé et mis sous surveillance des policiers qui l’ont violenté… » Pour l’heure, Islam attend toujours d’être auditionné par l’IGPN dans le cadre de la plainte qu’il a déposé.
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