Je me suis rendue à la manif du 1er mai avec ma sœur. Je me trouvais à l’avant du cortège de tête, devant les banderoles et un peu sur le côté. Je prenais des photos et à un moment donné, le cortège de tête s’est arrêté. On n’a pas trop compris ce qu’il se passait, d’un coup ils se sont retournés. L’atmosphère était un peu bizarre. Les manifestants se sont rapidement fait encercler par les flics, de tous les côtés. Ils se sont fait prendre les banderoles et matraqués. Moi, là, j’étais bien à l’avant et je filmais la scène.
À un moment, je vois un gars se faire embarquer par une équipe de flics sur le côté, je les suis et je filme. Finalement ils le relâchent, je continue à les filmer. Ils me poussent et me demandent de circuler, donc je finis par repartir vers la manif. Là on ne savait plus trop ce qui se passait, où ça en était. Il y avait comme une accalmie. Dans le sens de la marche, j’étais sur le trottoir de gauche, on retournait en arrière pour aller vers le cortège de tête et reprendre la manifestation.
« Il m’arrache mon téléphone des mains »
Ma sœur, qui voit l’action, dit aux flics, « hé, arrêtez ! ». Elle s’approche pour tenter de s’interposer mais le flic se retourne et s’en prend à elle. Il la frappe, enfin moi je ne vois pas toute la scène. Elle prend plusieurs coups de matraque, elle tombe, elle se fait traîner au sol par les pieds entre deux voitures en stationnement, et heurte la bordure du trottoir avec son dos. Je me relève, je me dirige vers ma sœur pour l’aider mais on m’en empêche en me poussant à plusieurs reprises.
« Ils nous ont relâchées sans même nous contrôler »
Mon téléphone ne m’a pas été rendu et je ne l’ai pas retrouvé sur les lieux. Nous avons retrouvé celui de ma sœur sous une voiture. Des gens que je connais m’ont dit qu’ils avaient entendu crier, mais en fait c’était tellement le chaos de partout à ce moment là qu’ils ne savaient pas où donner de la tête et ils ne nous ont pas vu. Il y avait une équipe de médics qui étaient derrière nous à ce moment là. On les voit sur les vidéos, ma sœur m’a dit qu’ils nous ont parlé après. Mais j’avais l’impression qu’on était vraiment toutes seules.
« On me tabasse parce que je filme des policiers ! »
Avec ma sœur, on a eu chacune 7 jours d’ITT. J’ai un bel hématome sur la cuisse, ma sœur un dans le dos et est allée passer une radio. Le jour même on sentait qu’on était crispé et les jours suivants on était courbaturé de partout et très fatigué. Sur le coup on a un peu minimisé ce qu’il s’est passé, parce que malheureusement c’est courant en manif ce genre d’agression. Puis en fait, en revoyant les images, c’est violent. Plus violent que sur le moment. Au début je me disais juste « ils m’ont pris mon téléphone ! » et en fait on s’est surtout fait tabasser gratuitement.
Même après coup, je ne me souviens pas avoir pris un coup de matraque à la cuisse. Quand je suis rentrée chez moi j’ai défait mon chignon et là j’ai perdu « une poignée » de cheveux. Je me suis dit c’est bizarre. Ils ont du me tirer les cheveux mais j’en ai aucun souvenir et effectivement on voit sur l’une des vidéos qu’ils me tirent par les cheveux. Je pense que j’étais juste en mode survie et là tu coupes tout… c’était irréel. Pour l’instant je me dis, ça va, c’est passé, tout va bien pas de grosses blessures physiques mais ça reste traumatisant, et depuis cet événement mon sommeil est assez perturbé.
* Le prénom a été modifiéTémoignez !
En cas de confrontation avec la police, Flagrant Déni recueille les récits des victimes et des témoins. Il s’agit d’abord de faire entendre cette parole : à l’heure où l’immense majorité des médias (la « presse paresseuse ») se contente de relayer les discours préfectoraux, il est très important de pouvoir rendre public le vécu de celles et ceux qui se retrouvent sous les matraques, les nuages de lacrymos ou face aux armes à feu. Il s’agit aussi de pouvoir contre-enquêter : face à une justice qui s’obstine à croire sur parole des policiers dont les mensonges sont pourtant fréquents, il est nécessaire de recueillir des preuves, et de les multiplier autant que possible.


