Tout comme le ministre de l’Intérieur, nous avons repéré une série de « péchés capitaux » de la police. Jusqu’à la fin du « Beauvau de la sécurité », nous publierons une série d’informations, souvent inédites, toujours vérifiées.
C’est une véritable faillite de l’appareil médiatique local. Le 7 mars 2020, pour l’acte 69 des Gilets jaunes, la police blesse gravement au moins 26 personnes en plein centre de Lyon. Le soir même, la presse locale et nationale titrera essentiellement sur les « 24 policiers blessés » et les commerces « saccagés par les black blocs ». La palme de l’indécence revient sans doute au Progrès qui, sur le coup de 19h, fait réagir les candidats aux municipales à propos de la « violence qui frappe nos commerces » (essentiellement des banques). Les pensées du journal (propriété du Crédit mutuel), comme celles des candidats, vont aux « familles des vitrines ».
« Pref quotidienne régionale »
Fake news policières
Au total, seuls 6 d’entre eux allèguent avoir été victimes de tirs de projectiles. Contrairement aux 26 blessures recensées par le Comité du côté des manifestant-es, aucune n’est grave. Mais peu importe : la com’ préfectorale a fait son chemin. Pour Nicolas Kaciaf, maître de conférences à Sciences Po Lille, ce type de situation peut renvoyer au « pouvoir de certains acteurs sur la production de l’information ». « Ce pouvoir se traduit par la capacité à faire dire aux journalistes ce qu’ils souhaitent, mais aussi dans la capacité à inhiber la publicisation de certaines informations », analyse ce spécialiste des médias.
Défaite des faits
L’ampleur de la déroute journalistique du 7 mars est certes exceptionnelle. Mais la reprise du discours officiel sans vérification constitue malheureusement une habitude. Le 1er mai 2021, Le Progrès cite 7 fois le fil Twitter de la préfecture (source de vérité visiblement incontestable) dans son article de 4000 signes. Il a pourtant dépêché une journaliste et un photographe sur place. Résultat : mention de 27 policiers blessés, quand le récit du « PV de contexte » n’en cite que deux. Mieux : le 16 janvier 2021, lors d’une manifestation contre la loi sécurité globale (LSG) partie de Villeurbanne, France 3 annonce sans sourciller : « environ 1500 personnes ont participé à cette marche qui les a conduit jusqu’à la place Bellecour ». Problème : bloqué-es par la police, les manifestant-es n’ont jamais pu atteindre le centre-ville. Avec une moyenne de plus d’une grenade lacrymogène par minute, la police n’aura pas enfumé que les manifestant-es…
Chroniqueur judiciaire ou policier-journaliste ?
Les nombreux policiers présents dans la salle d’audience, auxquels le journaliste n’a cessé de serrer les mains, lui ont-ils suggéré cette version ? Non, répond-il : « J’ai tout simplement visionné la vidéo et j’ai essayé de la décrire au plus près de la réalité ». Pourtant, même l’IGPN produit une version plus favorable à la victime. L’enquête conclut : alors que « la physionomie des lieux était plutôt calme », Arthur « avait dû contourner » les policiers. Au moment de son agression, il était en train d’ « applaudi[r] aux propos [d’]un syndicaliste ». Conclusion : ou Le Monde assume des partis-pris pro-police, ou il se préoccupe peu de la qualité des informations publiées par ses correspondants.
« Impunité médiatique »
Dans un reportage, France 3 interroge brièvement le « silence de la hiérarchie » mais ne revient pas sur les faits. Un membre de la chaîne, questionné par le Comité à l’époque, explique que la police ayant refusé de communiquer, la rédaction ne veut pas évoquer le sujet. Il suffit donc à la préfecture de se taire pour que France 3 en fasse de même : courage, fuyons ! En février 2021, la chaîne finira par revenir plus en détail sur le sujet, mais toujours sous la forme interrogative, en dépit des faits en sa possession. Rue89Lyon mentionne le PV de police, mais ne le confronte pas à la vidéo qui prouve qu’il est lacunaire. Faute de temps pour creuser le sujet, dixit la rédaction. Seule l’AFP relève et affirme (discrètement) la contradiction entre les deux documents.
Faire « l’actu », ou la subir ?
Le plus remarquable dans l’affaire Arthur, c’est que plusieurs journalistes ont eu accès au dossier de l’enquête, et donc à l’audition du commissaire menteur. Mais aucun n’a pour l’heure raconté cette histoire. « Pour nous, c’est trop tôt pour parler de ça, on pourra le faire quand ce sera débattu à l’audience, il faut qu’on le rattache à une actu », explique une journaliste de France 3. Le problème, c’est que la justice, focalisée sur la responsabilité des auteurs des coups, risque fort de passer l’échelon hiérarchique sous silence… le jour, d’ailleurs, où elle se prononcera ! Depuis décembre 2019, l’affaire attend donc patiemment qu’un média s’en empare. Pendant ce temps, le commissaire menteur continue de jouer au déontologue. Merci qui ?



